Ceux qui se servent des médias comme lieu d’observation de la société et de la culture l’auront peut-être remarqué. Circule ces jours-ci un discours nostalgique sur les traditions des Noëls d’antan (à tout le moins ce qu’on pense qu’ils étaient). De la discussion chez Bazzo au Train de Josélito, on condamne en chœur le consumérisme qui vampirise les rites et rituels, le sens et les « vraies » valeurs du temps des fêtes.
Si la question de la perte des valeurs et de la disparition des traditions mérite d’être posée, les réponses demeurent la plupart du temps insatisfaisantes. Le fait d’en parler témoigne à lui seul d’une réelle remise en cause. Il s’agit d’une conséquence prévisible de ce que l’on peut reconnaître comme un changement de civilisation. Les sociétés d’autrefois étaient gouvernées par des impératifs de continuité. Refuser la tradition, c’était mettre en péril l’avenir. En des sociétés dites modernes, l’impératif est désormais celui du changement, du Progrès. Ce n’est plus vers hier mais demain que les regards sont tournés. L’histoire est un loisir, le passé est un folklore, le savoir est entre les mains rosées de la jeunesse et non plus celles, ridées, des sages.
Cela dit, était-ce vraiment mieux autrefois? Peut-être. Autrefois est toujours mieux, semble-t-il. Là n’est pas la question. L’enjeu est celui de la posture. Lorsqu’on tente de comprendre le phénomène religieux ou de réfléchir sur les valeurs et les normes, une semblable nostalgie nous mène sur une pente qui, si elle n’est pas fatale, est assurément glissante.
Les rites comme constance anthropologique
Ceux qui décrient la perte des pratiques rituelles reconnaissent du même souffle leur implacable nécessité. En toute logique, il faudrait leur
demander comment nos contemporains font alors pour survivre si les rites sont à la fois essentiels et dissous dans la société de consommation. Mais là n’est pas encore tout à fait la question.
Grossissons volontairement le trait et caricaturons un peu, par nécessité pédagogique. La pente glissante que nous évoquons est liée à une conception du passé comme un univers plein et du présent comme vide. L’autrefois est d’autant plus chargé de sens, de symbole, de profondeur, de vérité et de beauté que notre monde semble pour certains plat, terne, superficiel, virtuel, déconstruit. Comment alors avoir accès à cette Atlantide qu’était la vie religieuse et rituelle de nos ancêtres? Comment la comprendre? Et, surtout, quel statut accorder aux différentes expressions contemporaines du religieux : des résidus, des succédanés, des ersatz? Sauf en de rares exceptions, le religieux, quelle que soit l’intensité qu’on lui accorde, n’est jamais complètement déconnecté de la culture ambiante. Les formes « traditionnelles » qui survivent aujourd’hui ne sont pas détachées de la culture. Inversement, la culture n’est jamais vide de traditions. Certes, les rapports aux traditions évoluent. Il est primordial en ÉCR d’en rendre compte. Mais de là à dire qu’il y a un « vrai » sens de Noël désormais perdu, il y a un pas que l’approche culturelle du religieux, en respect de la posture enseignante et des analyses sociologiques et anthropologiques, ne peut franchir.
Le sens n’est jamais vrai ou faux. Il est toujours un construit. La signification que l’on accorde à des concepts, des pratiques ou des événements peut effectivement mener à des impasses et induire des comportements pervers – et le consumérisme ambiant mérite, à ce titre, un tel regard critique. Cependant, pour les gens qui construisent de telles significations, il y a nécessairement une cohérence, une efficacité symbolique, quelque chose qui fait vivre. Vivre bien? Vivre mal? Se trompent-ils ou sont-ils trompés? Possible. Mais une description objective de ces phénomènes devra réserver ces jugements de valeur pour les discussions du réveillon. Et si l’on décide de procéder à une telle évaluation du passé et du présent, il faudra multiplier les perspectives et les points de vue. Pour ce faire, vaut mieux être nanti d’une réflexion solide en considérant, notamment, que nous lisons toujours le passé au présent, avec les préoccupations et les sensibilités qui sont les nôtres.
Une réflexion éthique pour Noël
Lancer une réflexion éthique sur Noël, la consommation, les cadeaux, l’entraide, la générosité n’est pas une mauvaise idée. Toutefois, cette réflexion ne pourra faire l’économie d’une compréhension de ce qui est en jeu dans la manière de vivre le temps des fêtes : quelles normes et quelles valeurs soutiennent tant les Noëls-de-la-simplicité-volontaire que les Noëls-Visa-et-Mastercard. Et ici aussi, la préparation de réflexion ne peut, me semble-t-il, reposer sur le postulat voulant qu’il y ait un vrai sens à Noël dont nos enfants et adolescents seraient privés; et conséquemment qu’il faudrait leur faire découvrir. Complexe d’en arriver à une réflexion nuancée sur ce sujet? Pas nécessairement. Le joli film d’animation de l’ONF Noël, Noël pose la question en des termes clairs et offre la trame narrative nécessaire pour jouer avec les concepts, les principes, les valeurs et les normes qu’explore une réflexion éthique.
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Pour développer un regard neuf sur ces questions, imaginez-vous anthropologue lors de vos réunions familiales des prochains jours. En prenant vos oncles et vos tantes pour les membres d’une civilisation jusque-là inconnue, il se pourrait que certaines dimensions rituelles et festives se fassent voir autrement. Si la fête lève, personne ne se rendra compte de ce regard curieux que vous leur portez. Et si le party n’a rien de transcendant, l’exercice a le mérite de désennuyer…
Joyeux Noël et bonne année 2011!