« S'il m'arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd'hui - d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. […] Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes, laissées dans l’indifférence de l’anonymat. Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre.» (source : La Croix)

Là est la grandeur de ce film: avoir su, avec une poétique justesse, traduire en humanité et en vérité ce rapport à l’autre et à l’Autre dont il est question dans cet extrait du testament du P. Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine. La beauté d’une justesse dont il nous a été possible de rendre compte, à notre tour, que par un silence (monacal) au sortir de l’avant-première, alors que Des hommes et des dieux prendra l’affiche dans les salles du Québec le 25 février prochain.
Les pièges sont forcément nombreux pour qui choisit de raconter le destin de ces sept moines cisterciens de l’abbaye Notre-Dame de l’Atlas, au sud d’Alger. Des religions, du terrorisme, des martyrs, de la politique, des assassinats, une fin tragique dont l’explication tient en quelques hypothèses encore enfouies sous les secrets et l’embarras diplomatiques. On imagine aisément dans quelle sauce sensationnaliste le film aurait pu tremper.
Et pourtant. Rarement peut-on dire avec autant de pertinence que ce film est inspiré d’une histoire vraie. Non pas celle d’un pays au contexte politique et religieux trouble; même s’il en est. Non pas celle d’hommes d’institution; même s’ils en sont. Ni celle de la différence et de l’incompréhension; même si elles sont là, jusque dans l’absence de traduction de la langue de l’autre. Non plus celle d’exécutions irrésolues; même si tel est bien le drame vécu dans le brouillard et la neige des dernières scènes (devrait-on écrire « Cènes »?).
Ce film porte sur la vérité. Ni la dogmatique ni celle qui cherche à dominer. La vérité d’êtres humains qui, en affirmant vivre sous le regard de leur Dieu et de leurs frères (chrétiens et musulmans), désirent soutenir ce regard jusqu’au bout.
Sans prêchi-prêcha, simplisme et raccourcis, ce film est d’abord un récit dont le titre est inspiré du psaume 81 : « Vous êtes des dieux, des fils du Très-Haut, vous tous ! Pourtant vous mourrez comme des hommes. » Par le traitement qu’Étienne Comar (principal artisan et producteur) et Xavier Beauvois (réalisateur) lui réservent, ainsi que par le jeu remarquable des acteurs (notamment Lambert Wilson et Micheal Lonsdale), cette histoire devient une expression du religieux qui transcende les frontières confessionnelles. Voilà pourquoi elle peut être l’objet d’une féconde exploration en éthique et culture religieuse. Que l’on considère les choix de ces moines comme relevant d'un fantasme délirant ou d'une épopée courageuse, qu’importe. Leur histoire est un « fait religieux » auquel l’œuvre de Beauvois nous donne accès tout en finesse. Sans être voyeurs, nous sommes transportés là, avec eux, dans cette Algérie où vivent des hommes et des dieux.
Grand prix du jury à Cannes et favori aux César, la popularité du film est elle-même un événement qui en justifie l’intérêt tout autant qu'elle saurait susciter la curiosité des élèves. De nombreux dossiers publiés dans les médias font état aussi bien des motivations du réalisateur, de la réaction des familles, du mystère « politico-diplomatique », de la géopolitique que de l’expérience spirituelle des acteurs. Tout est réuni pour une fascinante exploration de « l’expérience religieuse » ou des « références religieuses dans les arts et la culture » (thèmes du secondaire).
En attendant un dossier plus complet en ces pages virtuelles, voici quelques ressources pour ceux qui seraient tentés par l’aventure :
- Le dossier du journal français La Croix
- Le livre de John Kiser Passion pour l'Algérie: les moines de Tibhirine. L'enquête d'un historien américain qui a inspiré le film.